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(Editions l’Age d’Homme, 1980)

 

1ère Partie

 

Polis tis koinônia

 

Eric Werner commence par une délimitation du champ d’action du politiste ; pour ce faire, il tente de définir ce qu’est la Cité. C’est en cheminant avec Aristote et Platon, et plus particulièrement avec La Politique et de La République, que s’élabore la recherche. Werner oppose le premier au second en montrant comment et où Platon fait erreur.

 

La Cité serait donc une « sorte de communauté » où l’autorité s’exerce d’une certaine façon, en fonction du système politique existant. Werner passe en revue les différents types d’organisation de la Cité et du système d’autorité depuis sa forme idéale jusqu’à sa forme dégénérée. L’auteur insiste sur le principe d’autorité et montre en quoi les analogies platoniciennes sont fausses ; puis, il nous conduit vers ce qu’il considère comme la définition la plus arrêtée de la Cité : « une sorte de communauté composée d’hommes semblables, libres et égaux ».

 

Enfin Werner cherche, avec Aristote toujours, le meilleur des systèmes de gouvernement ; ceci en ayant distingué au préalable les constitutions correctes des incorrectes par l’attitude des gouvernants à l’égard du bien commun. Il s’en dégage de ce premier chapitre, par un souci de « réalisme », la préférence d’un système parmi les trois corrects : le « gouvernement de la multitude » qui s’incarne dans la république (Politeia).

 

Aristote critique de La République

 

En préambule, Werner établit la distinction essentielle entre la politique et la métaphysique ; distinction qui fait encore s’opposer Platon et Aristote. Si Platon tend à subordonner la politique à la métaphysique, Aristote donne l’autonomie au second par rapport au premier. Il en découle des prospectives politiques radicalement différentes.

 

En analysant les deux conceptions, Werner suit Aristote pour finalement convenir, contre Platon, que « la Cité est par nature une pluralité » car c’est en cela qu’elle acquiert une autonomie (autarkeia). L’auteur reproche plus loin à Platon son assimilation du plan politique et du plan érotique (Le Banquet), et donc qualifie sa politique de « contre-nature ».

 

Reprenant Aristote et son Ethique à Nicomaque, Werner montre que, dans la Cité, les liens entre citoyens se rapprochent plus du sentiment d’amitié que de celui d’amour (comme avec Platon). Il montre aussi que la vertu ne peut être le fondement de la Cité par le fait qu’elle deviendrait alors totalité ; c’est l’utilité qui est le fondement, la raison d’être de la Cité.

 

Elargissant la perspective, l’auteur, prenant pour appui la livre VI de l’Ethique à Nicomaque, met en lumière l’intérêt que les qualités de sagesse et de prudence peuvent avoir dans leur rapport à l’utile. La prudence étant discernement de l’utile et la sagesse sans rapport avec lui, la première qualité est donc plus recommandable pour l’homme d’action, pour l’acteur dans le politikos. Tant dans le cadre de la Polis que dans celui du Politikos, la référence à l’utile est caractérisée.

 

Avec le livre IV de l’Ethique, revient l’opposition entre Aristote et Platon, cette fois avec la distinction entre communauté politique et communauté éthique. Par là même, la vertu ne peut plus être le fondement de l’amitié ou du moins du lien existant entre citoyens, mais bien plutôt l’utilité.

 

Poursuivant avec Le Banquet, Werner met en évidence l’opposition entre la vision politique d’Aristote et celle de Platon. L’amour rassembleur platonicien (sunagôgeus) ne se résolvant que par une contemplation de soi-même, une contemplation pure, ne peut plus être instrument ou élément du législateur.

 

Ainsi, le fondement de la Polis sur l’amour n’est plus qu’un idéal apolitique. Aristote convient de l’importance de l’éthique et donc de la vertu mais, prévenant tout absolutisme, il instaure l’irréductibilité de la sphère politique. Si les sphères politique et éthique existent en toute indépendance, la politique trouve néanmoins sa limite dans l’éthique.

 

Machiavel et le mythe de la réforme

 

Werner utilise Le Prince pour cerner ce qui doit être le rôle et la qualité du pouvoir de celui qui gouverne. Des conflits avec les règles éthiques peuvent survenir dans l’exercice du pouvoir du Prince mais il n’en demeure pas moins qu’en temps normal, rien ne le dispense de s’y conformer. Quand la survie de l’Etat est en jeu, le prince doit passer outre ces règles ; demeure néanmoins la distinction faite entre violence restauratrice et violence qui ruine. Machiavel n’éludant pas pour autant le rôle que joue la notion de bien commun même s’il ne l’aborde que succinctement.

 

Plus loin, le Prince est défini comme celui « qui donne forme » aux hommes qui composent la Cité, ceci pour un seul but : la défense contre les barbares. Le Prince « travaille » donc l’homme comme un sculpteur travaille la matière pour faire apparaître son objet. Mais, contrairement à Platon, chez Machiavel la Cité n’est pas un fait de nature, et la forme ne se dégage pas de la matière ; le Prince introduit cette matière.

 

Il y a pourtant quelques analogies qui pourraient être faites avec Platon, notamment entre le modèle sur lequel est conçu le prince machiavélien et celui sur lequel est conçu le roi-philosophe. Les deux modèles tirent en effet leur autorité du démiurge dont ils prolongent l’action.

 

Le thème très important de la virtù est ce qui donne le trait volontariste du Prince ; ainsi, grâce à la virtù, ce n’est plus l’histoire qui fait l’homme mais l’inverse. Quand Machiavel refuse au Prince l’action violente, sanglante lorsque les fins ne la justifie pas, c’est que ce qu’il faut « conquêter » c’est l’honneur et non le gain de quelques seigneuries.

 

Werner confronte plus avant Descartes et Machiavel. Ce qui les distingue, nous dit-il, c’est l’importance qu’ils donnent l’un et l’autre à l’histoire. Pour l’auteur de la Méthode, l’histoire est maîtresse d’erreurs et ne se distingue en rien des œuvres de fiction , alors que pour Machiavel l’histoire est école, sinon l’école ; et quand bien même l’histoire ne serait que fiction, les personnages dont elle exalte les hauts faits ne cessent d’être des modèles.

 

Soulignant le génie de Machiavel, Werner insiste et achève son chapitre sur le fait que le Prince n’est pas celui qui contraint mais celui qui construit dans la perspective d’une histoire à faire.