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(Editions de l’Etoile du Sud, 170 pages. Octobre 2004).

 

Parmi les romans contemporains, on en arrive à ne plus savoir lequel choisir, tant ils sont nombreux. Il y a dans ce flot néanmoins des « pépites » ; ces pépites, il faut les transmettre.
Une de ces pépites est incontestablement Le voyage à Malte de Louis-Gilles Pairault. Jeune auteur (il est né en 1974), Louis-Gilles Pairault est chartiste, directeur des archives à Nice; il a également vécu et travaillé à Malte, pour le compte des affaires étrangères, entre 1996 et 1997. Dans son roman, nous partons pour justement Malte, ce pont entre l’Orient et l’Occident, petite île-redoute de méditerranée et nous suivons le narrateur dans une mission culturelle que lui a confiée le Ministère des affaires étrangères; une mission ponctuelle et qui s'avère assez vite bien différente de celle qui lui a été présentée au Quai d'Orsay à Paris.


Si les relations franco-maltaise étaient le point de départ de sa mission, le narrateur devient malgré lui (?) un des rouages, un des acteurs d'une autre mission, stratégique et plus immédiate celle-là : empêcher la signature d'un accord entre Malte et la Libye. Dans cette histoire diplomatique secrète, notre héros devient un autre, un "agent", puisqu'il doit servir d'intermédiaire pour le bien "des intérêts supérieurs de la Nation".

 

Mais nous ne sommes pas dans un banal roman d'espionnage pour autant. Notre jeune français rencontre dès son premier soir à l'opéra de La Valette, la capitale maltaise, une jeune fille. Les premiers airs de Donizetti, L’Elisir d’amore, commencent et voilà que vient s'asseoir dans sa loge, Laura. Est-elle venue là par hasard ? Quoi qu'il en soit, c'est peut-être davantage cette rencontre avec la jeune fille brune que la mission secrète qui va emporter et transfigurer notre jeune héros. La mission secrète et Laura sont en fait deux événements qui se révèlent liés mais bien autrement que l'on ne se l'imagine...

 

Nous sommes rapidement conquis par le talent du narrateur, au point de tomber amoureux de Laura au moment même où celle-ci prend place dans la loge aux premières pages du roman ! Sans décrire son visage, Louis-Gilles Pairault la dessine néanmoins avec couleurs et profondeur, grâce entre autre au parfum. Ses traits apparaissent davantage, peu à peu, au fur et à mesure de ses rencontres avec le narrateur, grandissant le sentiment de plaisir à la mieux connaître.

 

Laura ! « La-o-rr-a ! Vous prononcez toujours mon nom… comment dire ? à la française, et ce n’est pas ainsi qu’on m’a toujours appelée » (p.107). Dès l'apparition de ce prénom, c'est Pétrarque qui vient à l'esprit – bien sûr. Le regard de Louis-Gilles Pairault posé sur elle est toujours d'une délicatesse et d'une noblesse - bien rare de nos jours; ses sentiments sont purs et sains, frais et beaux. L'expression d'une "belle âme" dirait quelque allemand.

 

Plus les pages passent, plus nous sommes pris par ce roman. Nous sommes impatients  dans notre lecture : un signe !

 

Malte : superbe dans les lumières et les couleurs restituées; lumières et couleurs plus présentes que les parfums, eux-mêmes bien plus présents que la chaleur. L’auteur sait faire aimer l'île, en transcrivant une ambiance générale comme un pastel de couleurs légères qui évoquent plus que ne tracent, qui suggèrent plus que ne gravent. C'est ce qui fait la force de cette restitution. L’on ne sait où finit la réalité et où commence le roman, mais le séjour de l’auteur fut bien fructueux en tout cas. Il a ramené un bout de Malte dans ses pages, avec clarté, embruns, senteurs et couleurs.

 

L'Histoire, quant à elle, est bien présente aussi sans être écrasante, elle englobe, enveloppe, sans couvrir ni étouffer. Une Histoire qui est là, concrète et immobile dans les pierres et encore vivante dans la vie des rues et les habitants, la langue et les coutumes, comme dans les poèmes déclamés ou les intrigues esquissées. L'historien qu’est Louis-Gilles Pairault a su doser à bon escient le témoignage des siècles dans cette île aux marches de l'Europe.

 

La Malte que restitue l’auteur fait penser un peu aux Rivages des Syrtes de Julien Gracq, avec un zeste non d'Orsenna, mais de Maremma, cette autre ville, côtière celle-là même où Aldo retrouve Vanessa Aldobrandi. Quant au pays ennemi héréditaire d’Orsenna, le Farghestan, avec Pairault il pourrait porter le nom de Libye ; il est vrai que Malte et la Cyrénaïque se font face et que leur situation géopolitique respective les oppose a priori. Malte, « morceau d’Afrique mâtiné de Sicile… » et terre chrétienne s’il en est, bien ancrée en Europe donc…

 

L’on trouve d'autres analogies avec le roman de Gracq : la promenade d'Aldo et de son aimée dans les jardins des ruines de Sagra. Dans le roman de Louis-Gilles Pairault, on y retrouve la même présence des êtres, la même impression des paysages et les mêmes exhalaisons florales quand le héros se promène son aimée, Laura. Par ailleurs, la présence des pierres participe à la similarité du décor. De même, le voyage vers Gozo, au nord-ouest de l’île de Malte, à bord du Lady Marion, fait penser à celui qu’entreprennent Aldo et Vanessa vers leur île déserte de Vezzano. Là également d'ailleurs, c'est la femme qui prend l'initiative du voyage, qui tient la barre...

 

Mais là s’arrêtent les analogies. Si Gracq était géographe, Pairault lui, est historien, et ceci déjà distingue les deux talents. Par ailleurs, le voyage de Malte n’a pas besoin de l’œuvre maîtresse de Gracq pour tirer quelques légitimités littéraires ; il existe par lui-même, de lui-même.

 

L'intrigue est bien ciselée, avec tout ce qu'il faut pour mettre en haleine le lecteur (terre étrangère, exotisme, diplomatie secrète, et bien sûr… amour) et ce dans un dosage parfait; pas de fausse note (rien d'étonnant d'ailleurs pour le musicien qu’est Louis-Gilles Pairault). Et puis une langue bien soignée, élevée mais sans affectation, travaillée certes mais au point où elle coule, glissant paisible et caressante tel le vent de méditerranée sur les toits de La Valette, Saint-Julien ou Floriana.

 

L’on sourit (p.105) à la bénédiction des fonctionnaires du Quai par le narrateur, pour l'avoir envoyé à Malte et en quelque sorte fait rencontrer Laura ; une petite pointe de malice bien vue après un beau chapitre consacrant l’amour des deux protagonistes. Sur ce point, le roman est touchant et délicat dans les manifestations de l'amour des deux jeunes amoureux ; chose à souligner : il n’a aucun des vices du roman contemporain. Louis-Gilles Pairault élève, là où de nombreux tapeurs de clavier actuels abaissent complaisamment, détruisent et avilissent volontairement dans un goût perfide du glauque.

 

Deux doutes surviennent dans l'esprit du narrateur alors qu’il navigue dans le bonheur près de Laura (pp. 112 et 115), non loin de Comino ; des doutes qui soulignent peut-être le fait qu'il n'est pas naïf et pense encore maîtriser le cours des choses, en ayant une pointe de recul par rapport à ce qui lui arrive.  

 

L’on craint une implication plus forte de Laura ; que son apparition le premier soir dans la loge ne fut point naturelle mais commandée. Mais la crainte s’évanouit, la beauté est sauve, la providence non mise à mal : excellent ! Le contraire eût été un peu décevant.

 

« Carissimo mio, … » (p.165). Terminer sur une lettre laisse un petit goût d'inachevé mais paradoxalement bienvenu : c'est un inachevé fécond. Les personnages sont devenus autres, ont grandi, mûri. Malte en devient quelque part initiatique, tant pour Laura que pour le narrateur. Ils ne seront plus les mêmes, moins naïfs, portant à jamais dans leur cœur respectif la marque d'une "sainte blessure", celle dont on ne guérit pas et qui transfigure à jamais.

 

Le roman fermé, il reste comme le goût, le sentiment d'une journée qui s'achève et qui fut à la fois plaisante, enchanteresse quoiqu’un peu triste ; l'on reste avec l'esprit empli de souvenirs agréables, mais voilés déjà par la nécessité de tourner la dernière page, en sachant que nous en tournerons d'autres, mais que celles-ci seront toutefois lues par un autre lecteur tant avec ce roman nous nous serons enrichis, nous aurons lu une belle œuvre, marquante et ravissante.

 

Avec ce roman, l'on aura voyagé, aimé, nous aurons été ému, l’on aura découvert, goûté, senti, touché, souri aussi, ceci à travers une histoire sous tendue par une pointe de gravité, une tension, bien mesurée car invisible, mais certaine ; sans pouvoir définir le comment de cette gravité et ses indices. Peut-être simplement parce que l'on sait que c'est un drame qui s'est ouvert aux premières lignes ?

 

Juste une remarque, il aurait fallu que l’éditeur mettre une échelle sur la carte présente au début de l’ouvrage ceci pour aider à la maîtrise de l'espace et naviguer avec plus d’aisance dans cette terre maltaise.

 

Quelle maîtrise pour un premier roman ! Mais un second est signalé par l’éditeur (1): Nice d’antan. Est-ce une promenade historique comme le titre le suggère ? Le lecteur du Voyage de Malte ne pourra vraisemblablement pas rester sur ce premier roman de Louis-Gilles Pairault sans voguer vers ses autres œuvres littéraires.
























Vue de l'île de Malte.

 (1) Cf. Editions de l’Etoile du Sud : www.etoile-du-sud.com