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Le cinéma français nous fatigue. Mais heureusement il y a des films qui réconcilient avec lui. Le film de Denis Dercourt (1) « Demain dès l’aube », sorti en 2008, en fait partie. Lorsqu’il est paru en salle, il n’a pas bénéficié de grands tapages médiatiques alors qu’il le mérite largement (2) ; mais faut-il s’en étonner, tant la grande majorité des médias participe à l’abrutissement et à l’entreprise de démédullage, de décérébrage généralisés. 

Avec « Demain dès l’aube », nous sommes en présence d’un film marquant, captivant, original, subtil. Il sort du lot des « productions » cinématographiques innombrables et par trop « polluantes », tranche d’avec toutes ces « barquettes surgelées » du cinéma contemporain qui nous salissent les yeux, nous gangrènent l’esprit.Les-deux-freres-au-pres-au-loup.jpg

Au près aux loups à deux heures... 

 

 

Pas une once de vulgarité dans « Demain dès l’aube » ; chose rare et à noter, tant les films français récents ne peuvent s’en dépêtrer, se vautrant dans le vulgaire comme un porc dans sa bauge, se complaisant dans l’infâme, l’ordurier et le glauque. « Demain dès l’aube », est une touche d’humanité, de retenues, d’esthétisme ; un îlot d’oxygène, de pureté (3). 

« Demain dès l’aube » est un film très bien réussi, avec des acteurs excellents (4), des personnages « forts », des images pittoresques (une beauté bien rendue de nos forêts et des costumes de l’armée napoléonienne ; des visages nets et frais) et jusque dans la musique, où la « patte » Dercourt apparaît dans son entièreté ; le réalisateur est aussi musicien (5). Toutefois, il a confié la tâche de la bande originale du film à un de ses collaborateurs fidèles, Jérôme Lemonnier. La musique du film participe merveilleusement à l’atmosphère inquiétante, à l’expression des sentiments subtils, à la gravité des situations représentées. Un excellent travail à souligner.

 

 

 

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Les frères en défense de principes...

Chose intéressante à souligner dans ce film : l’existence de non-dits, de silences. Car s’il est un penchant vraiment « usant » dans les films d’aujourd’hui, c’est bien celui de surligner ad nauseam ce que l’image dit par elle-même. Denis Dercourt, lui, ne prend pas ses spectateurs pour des idiots ; il leur laisse le bout de chemin à faire vers l’œuvre... Les livres sont présents dans ce film ; nous ne sommes pas surpris, bien sûr. Oh, pas d’ostentation, non ; ils sont juste là, en toile de fond (pas en décoration), quand il le faut. En un mot, ils ont une présence signifiante. 

Il y a tout le long du film, notons-le, un bon ton ; un bon goût diront certains. Ceci n’est pas pour déplaire d’ailleurs, tant Dercourt montre ce qu’il connaît, ce qui fait et participe à ce qu’il est. Il n’y a pas de dérision dans ce film, pas de « décalage », pas de relativisme ; pas de complaisance avec cette « modernité » tant vantée par ailleurs. C’est un film de notre époque, qui ne montre pas un aujourd’hui édulcoré et faux ; il nous montre ce qu’il y a de beau, de vrai, d’esthétique. C’est un film qui tire vers le haut, même si bien sûr, là où il y a de l’homme, il y a nécessairement de l’hommerie…

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Dîner au château... 

 

 

La distribution liste des acteurs remarquables. Un Vincent Perez (Mathieu Guibert) plein de gravité et de profondeur, de sensibilité et de maîtrise ; un Jérémie Renier (Paul Guibert) remarquable dans son personnage d’autiste, au regard intense et éloquent, au sourire plein de malice et de sous-entendus ; et puis les seconds rôles, tout aussi bien choisis (6).

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"Les officiers ici présents se sont engagés à jurer que toute blessure infligée au cours de ce duel aura été le fait d'un malheureux accident de chasse..."

Il y a de très belles scènes se déroulant dans le monde des « reconstitutionneurs »  ou reconstituteurs (7). Par exemple, quand les deux frères entrent pour la première fois ensemble dans la forêt, vers le bivouac ; un chemin à pied, initiatique vers « l’autre monde » (ils traversent la forêt, la brume). Ils croisent alors une section de soldats de l’Empire, marchant et sifflant « Auprès de ma blonde », au rythme du tambour. D’autres scènes encore, comme les deux duels, à l’ouverture et au final ; avec ce dernier, la tension s’apaise enfin, après avoir atteint  son apogée ; un coup de pistolet claque, libérateur et scelle - encore davantage et pour longtemps - les liens entre les deux frères. Il y a aussi le dîner au château, en costume ; sans oublier le concerto au piano forte. Il y a d’autres moments forts également : la leçon de piano du début (« Ce qu’il faut savoir pour bien jouer ce morceau… ») ; l’enregistrement en studio du concerto pour piano ; les regards et les liens entre les deux frères ; comme les moments avec la mère malade, chez elle, puis à l’hôpital. Une scène retenue également, celle où Vincent Perez traverse la rue et se rend chez le voisin de sa mère - par trop bruyant avec sa ponceuse - pour lui donner une leçon de savoir-vivre... Bref, nous avions oublié que le cinéma français pouvait nous apporter de belles choses. Denis-Dercourt.jpg

Merci Monsieur Denis Dercourt !

 

  Notes :

(1) Il a réalisé à ce jour sept films. Il est licencié de philosophie et diplômé de Sciences-Politiques.

(2) Ce film a toutefois fait partie de la sélection officielle « Un certain regard » à Cannes, en 2009.  On peut le voir en DVD, le revoir même, avec plaisir.

(3) N’en déplaise à BHL, individu pour qui la pureté est synonyme de « fâchisme » (entendez fascisme)...

(4) Il y a indéniablement des accents rohmeriens dans ce film (lumière, silences, dialogues) ; par exemple lors de la première visite de Mathieu Guibert (Vincent Perez) à Claire, sa mère, dans la maison familiale.

(5) Il est professeur d'Alto et de musique de chambre au Conservatoire de Strasbourg.

(6) La mère (Françoise Lebrun), le « chirurgien major » (Gérald Laroche), le Capitaine Deprées (Aurélien Recoing), sans oublier la femme de Mathieu (Anne Marivin).

(7) Il y a eu une petite polémique, au moment de la sortie du film, avec le milieu des joueurs « reconstitutionneurs », lesquels se sont sentis trahis par la vision du jeu de rôles délivrée dans le film. Franc et sincère, Denis Dercourt a reconnu que son film « entretenait une confusion qui n'a pas lieu d'être entre son sujet et les jeux de rôles » ; il ne fallait donc pas se méprendre, l’intention du réalisateur n’étant pas de dénigrer, de stigmatiser - pour user d’un terme en vogue - ce monde des amoureux des batailles napoléoniennes et des reconstitutions historiques en général. L’incident est clos.

 

Crédit photo :

Vincent Perez : http://www.ecranlarge.com/upload/movies/images/movie15121/large_374888.jpg

Les deux frères au près aux loups : http://www.ecranlarge.com/upload/movies/images/movie15121/large_374887.jpg

Le duel du début : http://www.ecranlarge.com/upload/movies/images/movie15121/large_374890.jpg

L’affiche : http://www.ecranlarge.com/upload/movies/images/movie15121/large_403010.jpg

Le duel final : http://www.ecranlarge.com/upload/movies/images/movie15121/large_374887.jpg

Denis Dercourt : http://french.china.org.cn/culture/archives/panoramacinema2010/2010-04/06/content_19756003.htm